Comment faire une lecture analytique ? Exemple avec La mort des pauvres des Fleurs du Mal de Baudelaire

Baudelaire a révolutionné le courant romantique par une approche singulière et provocante qui a contribué à faire perdurer sa mémoire. La contribution fondamentale de Baudelaire est la publication des Fleurs du Mal en 1857, dans lesquelles le poète traite des correspondances entre le Ciel et la Terre et évoque la tragédie de l'être humain. C'est le livre fondateur de la poésie contemporaine et le plus influent. Il est structuré en six parties ou six échappées possibles selon les thèmes traités dans les poèmes composés sur une période de 26 ans. Pour comprendre l'oeuvre de Baudelaire, le poème CXXII des Fleurs du Mal intitulé "La mort du pauvre" est assez illustratif.

La mort des pauvres des Fleurs du Mal de Baudelaire

Credit Photo : Wikipedia Remi Mathis

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Pour débuter notre lecture analytique, on peut s’appuyer sur les éléments du paratexte avec le titre du livre, l’auteur et le poème concerné. La lecture analytique est le type de lecture qui cherche à identifier les composants d'un texte et découvre ses relations internes, cela nous permet d'identifier ses éléments et les relations entre eux pour atteindre une vision plus complète du texte. On peut aussi regarder la forme pour avoir une première impression. Selon le plan de l'oeuvre, cette composition est incluse dans la dernière partie du livre, intitulée "La mort". Ainsi, dans quelle mesure ce poème permet-il de montrer la mort sous un jour nouveau qui contraste avec sa présentation traditionnelle et qui est symptomatique de l’écriture de Charles Baudelaire ?

Nous commencerons notre étude par une analyse du style et de la forme du poème qui traduit une originalité marquée et une marque moderne. Puis, nous verrons que Baudelaire utilise la mort comme réponse au Spleen pour en faire l’outil de sa rédemption.

I. Un style résolument moderne et baudelairien

En analysant les vers et les strophes, Baudelaire allie tradition et innovation, le romantisme qui ouvre le XIXe siècle et le symbolisme qui le clôt. Bien qu'avec Les Fleurs du Mal il ait ouvert une nouvelle voie dans la poésie française de l'époque, un arrière-goût romantique caractéristique ne disparaît pas chez lui, ce qui est particulièrement sensible dans le domaine de la forme. La coexistence de la tradition et de l'innovation est caractéristique de son oeuvre, comme on peut le voir dans ce poème[1].

Sur le plan formel, il est construit à partir d'une strophe classique très présente dans la tradition poétique : le sonnet. Il s'agit d'une forme née et développée en Italie, au caractère concentré, dont le sens se développe progressivement au fil des quatorze lignes qui la composent généralement organisées en deux strophes de quatre lignes et deux strophes de trois lignes pour éclore à la dernière ligne.

Effort, travail et excellence dans la création d'un sonnet qui pénètre le lecteur et le stimule par sa beauté impressionnante et laborieuse. Dans ce poème, il y a deux strophes de quatre lignes appelées quatrains, dont la rime croisée suit le schéma ABAB ; les tercets offrent, dans l'original français, la combinaison de rimes CCD, combinant la première et la deuxième ligne d'un côté et la troisième de l'autre. Dans la traduction, cependant, il y a trois rimes dans les tercets au lieu des deux qui apparaissent dans l'original. Le schéma métrique de la traduction est donc CCD dans le premier tercet et EED dans le second.

La place des mots est aussi importante ici. L'effort pour atteindre la perfection formelle est également évident dans la structure syntaxique de la composition. Ce poème est composé de onze métaphores qui définissent et exposent clairement la mort du point de vue des êtres les plus défavorisés. Une telle série de métaphores définitoires donne lieu à une structure syntaxique très travaillée et polie, offrant une image finale de simplicité[2]. Il est important de souligner que ces métaphores définitoires constituent les attributs d'un sujet qui n'apparaît qu'une seule fois en tête du poème et auquel elles se réfèrent à chaque fois par le biais du verbe copulatif est (« la Mort »). C’est d’une simplicité formelle obtenue grâce à la recherche du mot nécessaire, de sorte que la complexité du sujet qui échappe au lecteur parce qu'il n'en connaît pas la totalité est contrecarrée.

On retrouve un champ lexical bien fourni. Ce travail exigeant dans la structure du poème se perçoit également dans son sens, qui est condensé dans un moule exact et, en même temps, ne laisse pas le destinataire indifférent. Dans "La mort du pauvre", on peut percevoir une combinaison de contraires, car le malheur est mêlé à la félicité éternelle, la mort à la vie, et la fin ne devient qu'un commencement sans limites. En général, le poème est imprégné d'un sentiment de tranquillité, car la mort est présentée comme un ultime refuge et un asile tant désiré pour échapper à une réalité de misère et de pauvreté. Cependant, dans le premier tercet, une augmentation de la tension conceptuelle et rythmique est évidente à travers l'insertion d'une phrase exclamative qui mène à l'explosion cadentielle du deuxième tercet.

Quant à l'innovation, elle se trouve avant tout dans le traitement du thème. Baudelaire ne présente pas la mort comme une destruction ou un abîme ce qui est plus habituel dans la tradition littéraire ni comme une fin terrible de l'existence humaine, mais comme un moyen de consolation et de soutien pour la vie affligée des pauvres[3]. La mort devient l'espoir de salut d'une existence maudite. Ce n'est donc pas la manière la plus fréquente de traiter le thème de la mort, et il y a donc un soupçon de nouveauté et d'originalité littéraire dans cette oeuvre, en raison de son apparition plus limitée. Toutefois, ce soupçon d'innovation ne cesse de renvoyer à une origine lointaine dans le temps, et donc pas si nouvelle. La conception de la mort en tant que salut et porte d'accès à une vie après la mort est une idée religieuse ancienne, et l'on en trouve également des exemples tout au long de l'histoire littéraire[4].

 

II. La mort comme héroïne salvatrice

La forme et le fond sont inséparables et ensemble ils créent l'ambiguïté, qui est l'effet de sens qui ne nous permet pas d'identifier clairement la signification de quelque chose, suggérant ainsi différentes possibilités, une autre des caractéristiques du poème qui lui donne une force expressive et communicative particulière. La mort des pauvres se caractérise, en gros, par un grand nombre de métaphores qui saisissent de manière plastique et vivante quelque chose d'aussi abstrait et inconnu de l'homme que la joie que peut procurer la mort. La mort est généralement présentée dans le poème comme un remède au spleen, comme un moyen de sortir de l'ennui de la vie. C'est à travers onze métaphores que Baudelaire présente une série de définitions de la mort ; il innove, en un certain sens, par rapport au thème et, en même temps, il oppose une conception populaire de la mort de racine plutôt athée : la mort comme fin à une conception pleine d'espoir de tonalité religieuse : la mort comme commencement.

Dans le sonnet, il y a donc un affrontement de forces entre le désir commun et le désir privé, entre la foi et l'athéisme, entre le désir de vivre et le désir de mourir, entre la fin de l'existence et le début d'une nouvelle vie[5]. Il convient également de noter l'opposition dans le sonnet entre l'espace terrestre et l'espace céleste, qui permet d'établir une structure bipartite dans le sonnet : les deux premières strophes sont liées à un domaine plus terrestre et les deux suivantes à un domaine céleste.

Par rapport au contenu du poème, dans le premier vers, la mort à laquelle le poète fait référence en lettres majuscules est présentée à travers une personnification au moyen du pronom qui comme un être capable de consoler et d'offrir le souffle pour vivre. Ensuite, avec un terme à connotation positive comme but, elle est présentée comme la destination finale après la course épuisante de la vie et comme le seul espoir capable d'enivrer les pauvres et de leur donner la force de continuer[6]. La mort, alors, personnifiée en un être capable de donner du réconfort et de la force à l'être humain misérable, rompt avec la vie blasée et apathique à laquelle il semble être condamné. Ce n'est que dans l'espoir d'atteindre la ligne d'arrivée dans la course de la vie que l'homme peut continuer à vivre ; seule l'idée de la mort fonctionne comme un narcotique salvateur, enivre l'homme pendant sa vie et le soulève, lui faisant pressentir le repos final.

En ce qui concerne la deuxième strophe, la mort est présentée comme une lumière au milieu de l'obscurité glaciale et venteuse, comme un guide face aux tempêtes et aux situations adverses puis comme un abri où l'on peut atteindre un repos plus ou moins profond soit en dormant, soit en se reposant assis et en profitant de la nourriture. C’est un passage biblique célèbre auquel il fait référence ici. Dans Luc 10, 30-35, nous trouvons la parabole du bon Samaritain, dans laquelle un homme qui a été volé par des voleurs est emmené par le bon Samaritain dans une auberge où il peut se reposer et se nourrir une image qui est liée au sonnet de Baudelaire.

Quant aux tercets, ils sont davantage liés au domaine céleste. Dans la première, la mort est présentée comme un esprit ailé et puissant, un ange également en majuscules aux doigts séduisants qui accordent repos et soulagement. Capable de deviner l'avenir et d'offrir ainsi bien-être et sécurité aux pauvres mortels ; ange qui accorde aux êtres à l'avenir le plus dur un dernier lit sur lequel se reposer.

Le poème se termine de manière anaphorique, avec le verbe est en tête des trois derniers vers du deuxième tercet. Dans ces textes, la mort est métaphorisée, à travers une série de juxtapositions, de manière élevée et même céleste : un moyen d'atteindre la gloire des dieux, un état qui stocke et fournit la nourriture de l'âme comme s'il s'agissait d'un grenier, une patrie où se nourrir et le destin des humbles et un moyen d'accéder au paradis inconnu[7].

D'autre part, il est intéressant de se référer aux éléments opposés concernant la religion. Baudelaire combine biographiquement et littérairement la foi et l'athéisme au point d'induire le lecteur en erreur et de susciter le doute sur le sens véritable de ce qu'il exprime. Dans ce sonnet, à travers le thème de la mort, le poète français défend l'existence de l'âme et offre un réconfort aux êtres les plus humbles face à la misère subie dans la vie, puisque, après la mort, l'esprit de ces pauvres gens sera récompensé par le salut éternel au Paradis.

Pour conclure, Baudelaire combine des éléments contradictoires pour offrir des perspectives multiples et transformer quelque chose de communément considéré comme terrible et indésirable en quelque chose de positif et gratifiant. La mort se présente comme le sauveur des classes les plus souffrantes et les plus défavorisées, comme le véritable moyen d'abandonner la douleur que le corps a endurée sur terre et de s'élever au ciel pour accorder la joie à l'esprit. Une telle combinaison d'éléments opposés est monnaie courante chez le poète français, qui trouve cette union de forces opposées formidablement attrayante. On notera l'utilisation de l'isotopie de l'abri consolation, espoir, force, du repos avec l’abri, sommeil, assise, repos, lit et du plaisir nourricier avec jouissance, nourriture, grenier, sac pour désigner l'inconnu et décrit dans la tradition comme terrifiant. Les contradictions et les attractions vers des aspects désagréables et destructeurs dans lesquels naît une beauté terriblement séduisante sont donc au coeur de l'oeuvre de Baudelaire. Tradition et modernité se conjuguent dans ses poèmes pour donner naissance à des créations originales, véritables passerelles vers une nouvelle étape poétique. La lassitude qui imprègne les compositions et qui conduit le lecteur vers l'abîme ne provoque pourtant pas leur anéantissement, mais une résurgence particulière pleine d'une splendide fatalité. Les Fleurs du Mal poussent au milieu d'une sublimité funeste, mais tellement gratifiante qu'il est difficile de ne pas s'y laisser emporter.


[1] Clerbout, P. (2017). Baudelaire, une poésie infernale (978e-2e-9556285e-0-8 éd. éd.). 978 2955628508.

[2] Goebel, G. (1983). « Poésie » et « littérature » chez Baudelaire et Mallarmé. Analyse du changement d’un concept. Romantisme, 13(39), 7384.
[3]
Laplantine, C. (2011). « La langue de Baudelaire ». Le français aujourd’hui, 175(4), 47. 7
[4]
Plaquin, V. (2007). Les fleurs du mal : Sens et enjeux du mal dans le recueil. Imaginaire & Inconscient, 19(1), 53.
[5]
Elez, V. V. (2019). La chair, l’idéal et la mort. 31(1), 7181.
[6]
Harvey, C. (2014). Les Fleurs du Mal ou le « fantastique moderne ». AmeriQuests, 11(1).
[7]
Klinkert, T. (2020). Poésie et musique chez Baudelaire et Verlaine.