Baudelaire, La Fontaine de sang - Commentaire composé

Les Fleurs du Mal est l'oeuvre de toute une vie, celle de Charles Baudelaire. Elle a été censurée, complétée et rééditée plusieurs fois avant de paraître au grand public en 1857, la faute à une modernité et une audace, trop choquantes pour ses contemporains. La Fontaine de Sang est un poème appartenant à la partie éponyme des Fleurs du Mal, évoquant les méandres de l'ennui, et traquant la grandeur et la misère de l'homme dans ses recoins insoupçonnés.

Baudelaire, La Fontaine de sang - Commentaire composé

Credit Photo : Charles Baudelaire, Public domain, via Wikimedia Commons

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Ce sonnet lyrique en particulier est une ode à la mélancolie, dont nous observerons la méthode. Comment La Fontaine de Sang déplore-t-elle l'inextricabilité de la misère humaine ? Nous commencerons par définir en quoi ce poème témoigne de la misère de la condition humaine, puis nous expliquerons comment Baudelaire en particulier tente d'y échapper en vain, avant de conclure.

I. La misère de la condition humaine

A. L'éparpillement de la force de vie par la métaphore du sang

Baudelaire ouvre son poème avec le champ lexical de l'hémorragie (« sang » v.1, « coule à flots » v.1, « fontaine » v.2, « coule » v.3, « blessure » v.4) et des métaphores évoquant ce même phénomène (« fontaine aux rythmiques sanglots » v.2, « transformant les pavés en îlots » v.6), métaphores venant d'ailleurs explicitement insister sur l'abondance de la perte de sang. Les allitérations en « l » et surtout les homéoptotes en « lo » à la rime des vers 1, 2, 5 et 6 miment durant les deux premiers quatrains le son d'un liquide s'écoulant ; les rimes des deux premiers quatrains sont d'ailleurs suivies, ce qui renforce cet effet. Cette hémorragie envahissant chaque aspect du poème est elle-même une métaphore de l'éparpillement de la force de vie, le sang en étant son symbole. La métaphore de la blessure physique au vers 4 existe pour évoquer les tourments de l'âme (on remarquera que la fontaine, soit sa chair elle-même « sanglot[te] » au vers 2), qui saignent à vif le poète pour le vider de sa vitalité. D'ailleurs, Baudelaire se présente comme étant complètement passif durant les deux premières strophes, son sang étant la seule chose mouvante. Il ne fait que « tâte[r] » (v.4) et constater sa vie le quitter. Deux termes évoquant la fatigue apparaissent aussi aux vers 10 et 12 (« endormir » et « sommeil ») ; Baudelaire décrit ainsi une léthargie intense dont il ne peut qu'être le spectateur.

B. L'horreur et la terreur qui en découlent

En remarquant son état progressif de décomposition, le poète est pris d'une « terreur » (v.10) lui faisant avoir des visions d'horreur : des « créatures » (v.7) se désaltèrent sans vergogne de son sang, à l'instar des « cruelles filles » (v.14) qui, pire encore, le piègent avant sur un « matelas d'aiguilles » (v.13) prétendant accomplir l'acte d'amour, avant de le transpercer et de s'abreuver de son sang. De cette horreur transpire un lyrisme tout de même prégnant à travers ce mal de vivre propre au spleen baudelairien, cette mélancolie ne trouvant son salut que dans la beauté. La musicalité apportée par les allitérations en « l », la comparaison de la fontaine et la métaphore du sang qui voyage tristement comme un Hugo endeuillé, dépeignent un paysage macabre et fantastique empli d'une beauté presque pastorale, ressentie surtout dans le second quatrain. Les exclamations aux vers 11 et 14, les 7 pronoms personnels et pronoms sujets de la première personne finissent de témoigner de tout le lyrisme du style.

II. Des essais vains pour s'y soustraire

A. Les paradis artificiels qui se muent en enfers

La date de l'écriture des premiers poèmes des Fleurs du Mal corrèle avec l'époque à laquelle Baudelaire commença à s'initier aux substances, notamment l'absinthe qui le rendait manifestement plus créatif (raison pour laquelle il continua d'en consommer, ce qui détériorera son état de santé), ainsi que l'opium. Dans ce poème, durant les deux derniers tercets, Baudelaire fait référence à deux de ses addictions à savoir l'alcool (« le vin » v.11) et les plaisirs charnels (« l'amour » v.12). Ces différentes drogues ont pour but de créer une échappatoire à la misère humaine, notamment par l'oubli et le sommeil (v. 10 et 12). Mais le poète sait pourtant que ces paradis artificiels sont des enfers dans lesquels on s'enlise, s'ajoutant aux premiers malheurs de notre existence. Si les deux premières strophes témoignent d'une observation léthargique, les deux dernières laissent plutôt voir une tentative d'action vaine, vouée à l'échec. Les deux passés composés exprimant une action (« j'ai demandé » v.9 et « j'ai cherché » v.12) sont tout de suite contredits par les vers 11 et 13 : au lieu « d'endormir pour un jour la terreur qui [le] mine » (v.10), le vin lui « rend l'oeil plus clair et l'oreille plus fine » (v.11). Ce dernier vers pourrait également faire écho au vers 3, où le long murmure du sang - soit la vie qui s'en va et la terreur générée - est alors mieux entendu, alors il voulait l'endormir pour ne plus souffrir. Le poète ironise davantage cette situation, sachant bien le poison qu'il prend puisqu'il qualifie le vin de « captieux » (v.9). Quant aux « filles » (v.14), au lieu d'être sensuelles et réconfortantes, elles agissent comme des vampires dont les « matelas d'aiguilles » (v.13) percent le corps du poète pour s'y abreuver. La répétition des termes « vin » et « amour », la première fois dans un essai d'action et la deuxième fois pour évoquer une désillusion, dit finalement que tout consolement est un vice aux belles allures.

B. L'omniprésence du rouge symbolique

Le rouge hante tout le poème, évoqué par différentes images : le sang dans la première strophe (« Il me semble parfois que mon sang coule à flots » v.1), un liquide envahissant comme un poison mortel dans la deuxième strophe (« Et partout colorant en rouge la nature » v.8), l'alcool dans la troisième strophe (« J'ai demandé souvent à des vins captieux » v.9), et l'amour charnel dans la quatrième strophe (« Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles » v.13). Ce rouge s'insinue partout, coulant de vers en vers grâce aux rimes suivies, mais il est vicié. Aussi, la forme du sonnet est très proche de celle du sonnet français, même l'alternance des rimes masculines et féminines est respectée, mais il diffère en ce qu'il voit ici ses deux tercets inversés au niveau du schéma de rimes (CDD CEE au lieu de CCD EED), comme une chanson maudite (sonnet venant de l'italien sonnetto, signifiant « petite chanson »). Ce dernier présage vient condamner le poète à sa lente déchéance, ne lui laissant aucune issue : l'inextricabilité de la misère humaine est ici complètement représentée.

L'évocation du rouge dans ce poème peut laisser perplexe : le rouge est habituellement teinté d'espoir aux yeux du poète, notamment quand il évoque son « rouge idéal » qu'il aspire à trouver dans L'Idéal, autre poème du recueil. Ce rouge idéal serait à priori l'évocation la plus haute de la passion, de la luxure et de la violence pour lui, chose qu'il ne trouve que dans les femmes. Cette dichotomie entre l'horreur et la beauté qui s'y trouvent sont propres au spleen baudelairien dans lequel, malgré des impressions mélancoliques, se cache un amour du beau qui n'attend que d'être mis en lumière. L'inextricabilité de la misère humaine est-elle moins totale qu'on pourrait le croire, dans ce poème ?

La Fontaine de sang

Il me semble parfois que mon sang coule à flots,
Ainsi qu'une fontaine aux rythmiques sanglots.
Je l'entends bien qui coule avec un long murmure,
Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.

À travers la cité, comme dans un champ clos,
Il s'en va, transformant les pavés en îlots,
Désaltérant la soif de chaque créature,
Et partout colorant en rouge la nature.

J'ai demandé souvent à des vins captieux
D'endormir pour un jour la terreur qui me mine ;
Le vin rend l'oeil plus clair et l'oreille plus fine !

J'ai cherché dans l'amour un sommeil oublieux ;
Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles
Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857