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Tant que mes yeux pourront larmes épandre - Analyse linéaire

Le genre du sonnet est caractéristique de la poésie galante de la Renaissance française. Emprunté à Pétrarque, il sature l'oeuvre de Ronsard, de Joachim du Bellay, et de Louise Labé. « Tant que mes yeux pourront larmes épandre » consiste en une déploration amoureuse dans la pure tradition pétrarquiste.

Louise Labé

Credit Photo : Pierre Woeiriot, Public domain, via Wikimedia Commons

Cette élégie s'articule en deux parties inégales : la première, du vers 1 au vers 9, et la deuxième, du vers 9 au vers 14. Cette division est syntaxique, puisque le sonnet est partagé en deux phrases. Elle est également métrique, puisqu'elle correspond à la volta traditionnelle du sonnet, un retournement qui doit advenir au neuvième vers.

La première partie du sonnet consiste en une énumération, rythmée par l'anaphore « tant que » (vers 1, 5 et 8), des effets que produit sur la poétesse le manque de l'être aimé. Les rimes embrassées sont d'ailleurs propices à l'évocation du sentiment amoureux. Toutefois, si l'isotopie du désespoir domine la première strophe (« larmes » vers 1, « regretter » vers 2, « sanglots et soupirs » vers 3), c'est finalement la mise en forme poétique de cette douleur qui offre son salut à la poétesse. En plaçant à la rime « regretter » et « résister » (vers 2 et 3), Louise Labé rend cette évolution sensible. C'est ainsi que l'expression inarticulée de la souffrance - les larmes, les sanglots et les soupirs - laisse place à la « voix » (vers 4), incarnation métonymique du poème lui-même.

Dans la deuxième strophe, la métaphore musicale devient plus évidente, avec des termes comme « cordes » (vers 5), « luth » et « chanter » (vers 6). Ce chant a une dimension charnelle, car il a pour condition le corps même de la poétesse, dont les membres sont énumérés suivant une logique descendance, des « yeux » (vers 1) à la « main » (vers 5), en passant par la bouche suggérée  par l'évocation de sa « voix » (vers 4). À l'inverse, l'être aimé se réduit à un pronom (« avec toi », vers 2, « tes grâces », vers 6, « fors que toi », vers 8). C'est d'ailleurs le « je » poétique qui ouvre le premier tercet avec une chute de phrase qui semble conclure sur une tonalité optimiste la déploration qui précède : « Je ne souhaite encore point mourir ».

 

Toutefois, le « mais » adversatif qui ouvre la deuxième phrase du sonnet signale le renversement qui va s'opérer. De fait, les vers 10 à 13 constituent une reprise inversée des deux quatrains que nous venons d'analyser. Ce sont les mêmes éléments qui structurent les deux passages : les « yeux » (vers 1 et 10), la « voix » (vers 4 et 11), la « main » (vers 5 et 11) et l' « esprit » (vers 7 et 12). Toutefois, la perspective est renversée, puisque Louise Labé ne les décrit plus dans la perspective d'une permanence de leur état présent (« tant que »), mais dans la perspective d'un renversement par rapport à ce présent, marqué par l'achèvement de sa souffrance (« quand mes yeux, je sentirai tarir », vers 10), mais donc aussi de son inspiration poétique (« ma voix cassée, et ma main impuissante », vers 11). La syntaxe est également bouleversée, puisque les yeux, la voix, la main et l'esprit de la poétesse ne sont plus en position de sujet, mais d'objet de la phrase.

Le sonnet se conclut sur une chute qui répond directement au vers 9, puisque Louise Labé déclare qu'elle « prier[a] la mort noircir [s]on plus clair jour ». Entre ces deux vers, on observe une gradation du souhait à la prière, et du présent au futur. Un renversement radical s'est de plus opéré, du rejet de la mort au désir de mourir. Ce dernier vers éclaire finalement l'ensemble du sonnet, qui repose sur un paradoxe fondamental : c'est dans le désespoir que le sujet lyrique trouve un intérêt à vivre, et dans l'apaisement voire le bonheur (« mon plus clair jour ») qu'il souhaite mourir. Ce paradoxe est d'ailleurs contenu dans la double antithèse en forme de chiasme du dernier vers qui oppose, d'une part, la « mort » au « jour », d'autre part, la noirceur (« noircir ») à la clarté (« plus clair »).

 

En conclusion, le sonnet de Louise Labé s'ouvre comme une déploration amoureuse classique, et se conclut sur l'anticipation d'un futur apaisement de cette passion : les larmes de la poétesse se tariront, et elle cessera d'être une amante. Toutefois, la mort du sentiment amoureux entraîne celle de l'inspiration poétique, incarnée par la main, la voix et l'esprit du sujet lyrique. Ce n'est finalement pas seulement la poétesse, mais la poésie elle-même, qui demande la mort à la fin du sonnet, ne trouvant que dans la douleur le matériau poétique dont se nourrit son chant. Il n'est d'ailleurs pas anodin que cette prière signe l'arrêt de mort du sonnet dont elle constitue la conclusion.