Montaigne, "Essais", "Des Cannibales", "Des Coches" - Commentaire

Montaigne fait des Essais une réflexion personnelle alimentée par des témoignages et des citations d'auteurs anciens. Le chapitre Des Cannibales renseigne sur la démarche générale des Essais. La portée critique et polémique de ce texte met en évidence le refus de la cruauté et le respect de bornes inscrites dans la Nature.

Essais de Montaigne

Credit Photo : Unsplash Ergita Sela

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La critique des contemporains
Le refus de la cruauté
L'humanisme


La critique des contemporains

Le chapitre Des Cannibales est argumentatif. La thèse de la supériorité des Occidentaux sur les peuples d'Amérique après la découverte de pratiques cannibales est critiquée. Son intérêt provient de l'étonnement pour la richesse de la Nature (terme à comprendre au sens de Création). Ses chefs d'oeuvre, que le génie humain ne peut égaler le fascine. « Tous nos efforts ne peuvent parvenir à représenter le nid du moindre oiselet, sa contexture, sa beauté et l'utilité de son usage, non pas la tissure de la chétive araignée ».

Il récuse une quelconque supériorité intellectuelle ou morale des Européens et souligne les marques de « grandeur » des Indiens : la « bravoure » au combat, le refus de l'enrichissement personnel à la guerre, la clémence accordée à un ennemi vaincu, la frugalité.


Le refus de la cruauté

Ce jugement des cannibales est émis par ceux qui trouvent loisible de « déchirer par des tortures et des supplices un corps encore capable de sentir, à le faire rôtir par petits morceaux, le faire mordre et dévorer par les chiens et les porcs ». Montaigne étudie les moeurs des Cannibales, mais en s'abstenant d'émettre un jugement. Au contraire, il compare les coutumes avec les ouvrages d'historiens antiques ou des Écritures. La barbarie est relativisée. L'accusation d'anthropophagie est relativisée comme une « vengeance extrême ». Ils offrent une civilisation que nous avons alterée « par notre artifice et » détournée « de l'ordre commun » disposant pourtant d'« utiles et naturelles vertus et propriétés ».

Montaigne le décrit de manière hyperbolique. « Un peuple [...] qui ne connaît même pas le terme de magistrat, et qui ignore la hiérarchie ; qui ne fait pas usage de serviteurs, et ne connaît ni la richesse, ni la pauvreté ; qui ignore les contrats, les successions, les partages ; qui n'a d'autre occupation que l'oisiveté, nul respect pour la parenté autre qu'immédiate ; qui ne porte pas de vêtements, n'a pas d'agriculture, ne connaît pas le métal, pas plus que l'usage du vin ou du blé ».

La description fictive fournie par l'auteur des Essais à celui de la République marque son intérêt pour une forme de société utopique. Elle est une épure, comparable au Créateur donnant sa forme au premier homme.


L'humanisme

Montaigne est un humaniste : le rapport de l'homme avec le Cosmos dépend de son entendement et non d'une quelconque préséance issue de la Création. Il présente le jugement des « Cannibales » avec celui exprimé par les émissaires du « Nouveau Monde » à Rouen devant la Cour de Charles IX. L'auteur refuse de juger et rester fidèle à sa condition d'étranger. « Comme de vray il semble que nous n'avons d'autre mire de la vérité et de la raison que l'exemple et idées des opinions et usances du pays où nous sommes ». Chaque homme est alors issu de l'humaine condition même si la langue n'est pas la même, même si ses croyances ne sont pas les mêmes et même si les lois respectées peuvent être fortement dissemblables. Montaigne serait-il un précurseur de Claude Levi-Strauss ?



Sources : Farnce Culture ; Un été avec Montaigne, Antoine Compagnon